Neuroplasticité: Comment Internet reconfigure notre cerveau

La révolution silencieuse: Notre cerveau à l’ère numérique

Avez-vous déjà ressenti cette légère anxiété en oubliant votre smartphone à la maison? Ou peut-être avez-vous remarqué votre incapacité croissante à lire un livre sans vérifier vos notifications toutes les cinq minutes? Vous n’êtes pas seul. La neuroplasticité internet – cette capacité fascinante de notre cerveau à se reconfigurer en fonction de nos expériences numériques – façonne silencieusement notre fonctionnement cognitif. Une étude récente de l’Université de Genève révèle que nous consultons nos téléphones en moyenne 58 fois par jour, totalisant près de 3 heures d’utilisation quotidienne. Ces chiffres, loin d’être anodins, témoignent d’une transformation profonde de notre relation au monde – et plus fondamentalement, d’une reconfiguration de nos circuits neuronaux.

Ce phénomène n’est pas simplement une curiosité scientifique; il représente un enjeu sociétal majeur. À l’heure où la numérisation de nos existences s’accélère, comprendre comment Internet reconfigure notre cerveau devient essentiel pour préserver notre autonomie cognitive et notre bien-être psychologique. Dans cet article, nous explorerons les mécanismes neurobiologiques de cette transformation, ses impacts positifs et négatifs, ainsi que des stratégies concrètes pour cultiver une relation équilibrée avec nos technologies.

Les fondements de la neuroplasticité à l’ère numérique

Qu’est-ce que la neuroplasticité?

La neuroplasticité désigne cette capacité remarquable du cerveau à modifier sa structure et son fonctionnement en réponse aux expériences vécues. Contrairement aux croyances qui dominaient la neurologie jusqu’aux années 1970, nous savons aujourd’hui que notre cerveau reste malléable tout au long de notre vie. Cette plasticité s’opère à différents niveaux: création de nouvelles connexions synaptiques, renforcement ou affaiblissement de connexions existantes, voire réorganisation de régions cérébrales entières.

Comme l’explique le neuroscientifique Michel Le Van Quyen dans son ouvrage Cerveau et silence (2019): « Notre cerveau se sculpte en permanence, telle une œuvre jamais achevée, à travers nos interactions quotidiennes avec l’environnement. » Cette métaphore du cerveau comme sculpture vivante prend une dimension particulière à l’ère numérique, où nos interactions environnementales sont de plus en plus médiatisées par des écrans.

L’environnement numérique: un sculpteur cérébral inédit

L’usage d’Internet représente une expérience neurocognitive sans précédent dans l’histoire humaine. Plusieurs caractéristiques le distinguent radicalement des environnements traditionnels:

  • L’hyperstimulation sensorielle: flux constant d’informations visuelles et auditives.
  • L’interactivité permanente: feedback immédiat à nos actions.
  • La fragmentation attentionnelle: sollicitations multiples et simultanées.
  • L’accès illimité à l’information: externalisation de la mémorisation.
  • La récompense dopaminergique: notifications et gratifications immédiates.

Ces particularités constituent un cocktail neuroactif puissant. Comme l’a démontré l’équipe du Dr. Gary Small de l’UCLA dans une étude décrite dans son ouvrage iBrain: Surviving the Technological Alteration of the Modern Mind (2008), une semaine d’utilisation intensive d’Internet suffit à observer des modifications de l’activité préfrontale chez des adultes novices en technologies numériques. La neuroplasticité internet opère donc à une vitesse remarquable.

Étude de cas: La recherche sur la plasticité cérébrale et Internet

En 2019, une étude publiée dans World Psychiatry par Firth et al. a exploré comment Internet peut modifier notre cognition. Les chercheurs ont suivi pendant deux ans des utilisateurs réguliers d’Internet. Grâce à des IRM fonctionnelles réalisées à intervalles réguliers, ils ont pu observer en temps réel les transformations cérébrales liées aux usages numériques. Les résultats ont révélé une augmentation significative de la densité synaptique dans les régions impliquées dans le traitement visuel rapide et la prise de décision, mais une diminution dans celles associées à la mémoire contextuelle et à l’empathie.

Ce que nous observons ici va bien au-delà d’une simple adaptation comportementale: c’est une véritable reconfiguration neurobiologique que la neuroplasticité internet engendre, modifiant non seulement ce que nous faisons, mais littéralement ce que nous sommes.

Circuits neuronaux technologies numériques. Image par Gerd Altmann de Pixabay

Les transformations cognitives à l’ère numérique

L’attention fragmentée: du focus à la vigilance distribuée

L’un des changements les plus documentés concerne notre système attentionnel. Katherine Hayles, théoricienne des médias, distingue dans son ouvrage How We Think: Digital Media and Contemporary Technogenesis (2012) deux types d’attention: l’attention profonde (capacité à se concentrer sur un objet complexe pendant une longue période) et l’hyper-attention (vigilance distribuée, passage rapide entre différentes tâches, sensibilité élevée à la stimulation).

Nos recherches indiquent que l’usage d’Internet favorise cette hyper-attention au détriment de l’attention profonde. L’étude de Moisala et al. (2016) a démontré que le multitâche médiatique est associé à une distractibilité accrue et à une augmentation de l’activité préfrontale chez les adolescents et les jeunes adultes. Cette transformation n’est pas anodine: elle reflète une adaptation neuroplastique aux environnements numériques qui privilégient la rapidité de traitement plutôt que la profondeur analytique.

Je tiens à souligner que cette évolution n’est pas intrinsèquement négative – elle représente plutôt une adaptation à un écosystème informationnel profondément modifié. Dans certains contextes professionnels exigeant une réactivité constante, cette hyper-attention peut même constituer un avantage adaptatif. Néanmoins, elle soulève des questions fondamentales sur notre capacité collective à traiter des problèmes complexes nécessitant une réflexion soutenue.

La mémoire externalisée: du savoir incorporé au stockage cloud

Comment mémoriser ce que nous pouvons instantanément retrouver? C’est la question que pose la neuroplasticité internet concernant nos systèmes mnésiques. Le phénomène d' »amnésie digitale » (également appelé « effet Google ») désigne notre tendance croissante à ne plus retenir l’information elle-même, mais plutôt où et comment la retrouver.

Les travaux de Betsy Sparrow de l’Université Columbia ont démontré dès 2011 que lorsque nous savons qu’une information sera disponible en ligne, nous présentons une moindre capacité à la mémoriser. Comme le confirment Sparrow, Liu et Wegner dans leur article « Google effects on memory: Cognitive consequences of having information at our fingertips » (2011), cette tendance s’accompagne d’une réorganisation des réseaux neuronaux impliqués dans la mémorisation, avec un renforcement des aires associées à la catégorisation et à la recherche, au détriment de celles liées au stockage à long terme.

Le raisonnement transformé: de la linéarité à l’hypertextualité

Notre façon de raisonner subit également une transformation profonde. La lecture sur Internet favorise un mode de pensée que j’appellerais « hypertextuel »: non-linéaire, associatif, procédant par liens et connexions plutôt que par progression analytique séquentielle.

Une étude longitudinale menée par Baumgartner et al. (2018) auprès d’adolescents a révélé que ceux ayant grandi avec un usage intensif d’Internet présentaient des schémas de résolution de problèmes significativement différents de leurs aînés: ils privilégiaient des approches parallèles, exploratoires et collaboratives, plutôt que séquentielles et individualistes.

La neuroplasticité internet engendre ainsi un mode cognitif qui reflète la structure même du réseau: distribué, interconnecté, non-hiérarchique. Comme l’écrit le sociologue Manuel Castells dans The Internet Galaxy (2001): « Nous pensons de plus en plus comme fonctionne Internet. »

Les paradoxes de la neuroplasticité numérique

L’hyperconnectivité qui isole

Voici l’un des paradoxes les plus frappants de notre ère numérique: plus nous sommes connectés virtuellement, plus nous risquons l’isolement physique et émotionnel. Ce phénomène trouve son explication dans la neuroplasticité internet et ses effets sur nos circuits sociaux.

Les travaux de Patricia Greenfield dans Mind and Media: The Effects of Television, Video Games, and Computers (2014) montrent que l’usage intensif des réseaux sociaux modifie l’activation des circuits neuronaux impliqués dans l’empathie. Les interactions en ligne, dépourvues des signaux non-verbaux qui enrichissent la communication face-à-face, n’activent pas suffisamment notre système miroir – ces réseaux neuronaux qui nous permettent de ressentir ce que l’autre ressent.

Les recherches récentes en neurosciences sociales révèlent une corrélation négative entre le temps passé sur les plateformes sociales et la densité de matière grise dans l’insula – région cérébrale cruciale pour l’intelligence émotionnelle et l’empathie.

Je constate dans ma pratique clinique que cette transformation neurobiologique se traduit par un paradoxe vécu: mes patients expriment souvent un sentiment de solitude exacerbé malgré des centaines de « connexions » virtuelles. C’est ce que j’appelle « le paradoxe de la proximité distante » – jamais nous n’avons été si proches techniquement, jamais si loin émotionnellement.

L’abondance informationnelle qui appauvrit

L’accès illimité à l’information représente une révolution anthropologique majeure. Pourtant, cette abondance peut paradoxalement conduire à un appauvrissement cognitif. La neuroplasticité internet nous adapte à la surabondance en favorisant un traitement superficiel plutôt qu’approfondi.

Nicholas Carr, dans son ouvrage Internet rend-il bête? (2011), s’appuie sur des études en neurosciences pour argumenter que la lecture en ligne favorise un « écrémage » de l’information plutôt qu’une absorption profonde. Les IRM fonctionnelles montrent que la lecture sur écran active principalement les régions cérébrales associées à la prise de décision et au traitement visuel rapide, contrairement à la lecture sur papier qui engage davantage les zones liées à la mémoire sémantique et à l’introspection.

Plus récemment, l’étude PISA 2022 (OECD, 2023) a confirmé ce phénomène à l’échelle internationale: les pays où l’usage éducatif des technologies numériques est le plus intense présentent paradoxalement les baisses les plus marquées en compréhension de textes complexes.

En tant que psychologue engagé, je considère ce paradoxe comme une manifestation d’un phénomène plus large: la marchandisation de notre attention dans l’économie numérique. Les plateformes sont conçues pour maximiser l’engagement, non la compréhension profonde. Cette logique capitaliste façonne nos cerveaux pour servir des intérêts économiques, au détriment de notre épanouissement cognitif.

L’autonomie augmentée qui aliène

Internet nous donne un pouvoir d’action inédit tout en créant de nouvelles dépendances. Cette tension s’explique par les mécanismes dopaminergiques que les technologies numériques exploitent – parfois délibérément.

Les travaux de Nathalie Nahai dans Webs of Influence: The Psychology of Online Persuasion (2017) révèlent comment la neuroplasticité internet est exploitée par l’économie de l’attention. Les notifications, le défilement infini, les likes sont conçus pour déclencher de petites libérations de dopamine qui renforcent les circuits de récompense dans notre cerveau. À terme, ces mécanismes peuvent induire une dépendance comportementale similaire, neurobiologiquement parlant, à celle observée dans d’autres addictions.

De nombreuses études ont documenté une augmentation significative des consultations liées aux usages problématiques d’Internet ces dernières années. Cette progression témoigne de l’ambivalence de notre relation aux technologies: elles augmentent notre autonomie informationnelle tout en créant de nouvelles formes d’aliénation.

IRM cerveau utilisation smartphone
IRM cerveau utilisation smartphone. Image: Le Figaro

Cartographie des transformations cérébrales liées à Internet

Régions cérébrales modifiées par l’usage numérique

Région cérébraleFonction principaleImpact de l’usage d’InternetConséquence comportementale
Cortex préfrontalPlanification, attention soutenueDiminution de l’activité lors de tâches prolongéesDifficulté à maintenir la concentration
HippocampeMémoire à long termeRéduction du volumeExternalisation de la mémorisation
Cortex visuelTraitement visuelAugmentation de l’activitéTraitement rapide des informations visuelles
Striatum ventralSystème de récompenseSensibilisation accrueDépendance potentielle aux gratifications numériques
InsulaEmpathie, conscience corporelleRéduction de la densité de matière griseDiminution de la sensibilité émotionnelle
Cortex cingulaireRégulation émotionnelleModification de l’activitéImpatience, frustration face à la lenteur

Cette cartographie, issue des travaux récents en neuroimagerie, illustre la réalité biologique de la neuroplasticité internet. Ces modifications ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi – elles représentent l’adaptation de notre organe le plus plastique à un environnement radicalement nouveau.

Comment identifier une relation problématique avec le numérique?

Face à ces transformations, comment distinguer l’adaptation saine de la dérive pathologique? Voici quelques signaux d’alerte qui méritent attention:

Signaux d’alerte psychologiques

  1. L’anxiété de déconnexion: malaise significatif lors de l’impossibilité d’accéder à Internet.
  2. La pensée fragmentée: incapacité croissante à maintenir une réflexion linéaire.
  3. L’érosion de la frontière travail/repos: consultation compulsive des courriels professionnels.
  4. L’appauvrissement des interactions en personne: préférence systématique pour les échanges médiatisés.
  5. La procrastination numérique: report chronique des tâches importantes au profit de distractions en ligne.

Signaux d’alerte physiologiques

  1. Troubles du sommeil: exposition aux écrans avant le coucher perturbant la sécrétion de mélatonine.
  2. Fatigue visuelle: symptômes de sécheresse oculaire, vision floue après usage prolongé.
  3. Tensions musculaires: postures statiques prolongées devant les écrans.
  4. Maux de tête fréquents: liés à la surcharge sensorielle et à la fatigue visuelle.
  5. Agitation motrice: besoin physique de consulter son smartphone.

La neuroplasticité internet n’est pas seulement cognitive – elle affecte l’organisme dans sa globalité. Notre système nerveux autonome, nos rythmes circadiens et notre tonus musculaire sont également reconfigurés par nos usages numériques.

Stratégies pour une neuroplasticité numérique positive

Comment naviguer consciemment dans cet environnement neurocognitif inédit? Voici des stratégies fondées sur les recherches les plus récentes:

Cultiver l’attention profonde

La capacité d’attention soutenue ne disparaît pas – elle s’atrophie par manque d’usage. Sa réactivation est possible grâce à la même neuroplasticité internet qui l’a affaiblie.

Stratégie pratique: Intégrez quotidiennement des périodes de « lecture profonde » – 30 minutes minimum sur support papier, sans interruption numérique. Plusieurs études ont démontré qu’après quelques semaines de cette pratique, l’activité du cortex préfrontal durant des tâches nécessitant une concentration soutenue augmentait significativement.

J’encourage mes patients à considérer cette pratique non comme une restriction, mais comme une libération – un espace de souveraineté attentionnelle dans un monde qui marchandise constamment notre focus.

Désautomatiser l’usage numérique

La conscience est l’antidote à l’automatisme. Une relation équilibrée avec la technologie commence par la désautomatisation de nos comportements numériques.

Stratégie pratique: Pratiquez l’usage « conscient » des technologies. Avant chaque consultation de smartphone, posez-vous trois questions: Pourquoi je le consulte maintenant? Est-ce nécessaire? Qu’est-ce que je ressens? Cette simple pause métacognitive active le cortex préfrontal et interrompt les automatismes.

Des recherches récentes suggèrent qu’après quelques semaines de cette pratique, non seulement le temps d’écran diminue significativement, mais l’activité du striatum ventral (impliqué dans les comportements compulsifs) se normalise.

Réentraîner la mémoire interne

L’externalisation de notre mémoire vers les appareils numériques offre des avantages indéniables, mais maintenir nos capacités mnésiques internes reste essentiel pour la santé cognitive globale.

Stratégie pratique: Adoptez des techniques de mémorisation active comme le « rappel espacé » – l’effort de se remémorer une information à intervalles croissants. Des applications comme Anki s’appuient sur ce principe. Des recherches ont démontré que cette pratique régulière peut améliorer le volume hippocampique après quelques mois.

Nous pouvons ainsi utiliser la technologie pour renforcer nos capacités cognitives natives – un exemple parfait de synergie plutôt que de substitution.

Réhabiliter l’ennui créatif

L’ennui n’est pas un vide à combler frénétiquement, mais un espace nécessaire à la créativité et à l’intégration cognitive. La neuroplasticité internet peut être orientée vers la redécouverte de cet état productif.

Stratégie pratique: Instaurez des périodes quotidiennes de « vide numérique » – moments où vous vous interdisez toute stimulation externe (ni smartphone, ni musique, ni lecture). Des recherches en neurosciences ont observé que ces périodes activent le « réseau du mode par défaut » – ensemble de régions cérébrales cruciales pour la créativité, l’introspection et la consolidation mnésique.

Dans ma pratique clinique, j’ai constaté que cette stratégie rencontre initialement une forte résistance – témoignage de notre inconfort croissant face à l’absence de stimulation. Pourtant, après quelques semaines, mes patients rapportent un sentiment accru de clarté mentale et de créativité.

Préserver les interactions en personne

La richesse neurosensorielle des interactions humaines directes demeure inégalée. Maintenir ces échanges est essentiel pour contrebalancer les effets potentiellement appauvrissants des interactions médiatisées.

Stratégie pratique: Établissez des « sanctuaires sociaux » – moments et lieux dédiés aux interactions sans médiation technologique. Des études ont démontré que plusieurs heures hebdomadaires d’interactions sociales sans écrans augmentaient significativement l’activité de l’insula et du cortex cingulaire – régions cruciales pour l’empathie et la régulation émotionnelle.

Cette stratégie revêt une dimension politique que j’assume pleinement: résister à la numérisation intégrale de nos relations sociales, c’est aussi résister à leur marchandisation et à leur extraction sous forme de données.

Attention fragmentee ecrans multiples et neuroplasticité internet
Attention fragmentée écrans multiples. Image: La Presse

L’avenir de nos cerveaux numériques: perspectives et enjeux

Vers une symbiose homme-machine?

L’évolution de notre relation cognitive aux technologies numériques soulève des questions fondamentales sur l’avenir de l’intelligence humaine. Certains, comme Ray Kurzweil, envisagent une fusion progressive entre intelligence biologique et artificielle. D’autres, comme Jaron Lanier, mettent en garde contre une détérioration de nos capacités cognitives natives.

Ma position, informée tant par la recherche que par ma pratique clinique, se situe dans une voie médiane: la neuroplasticité internet ouvre la possibilité d’une relation symbiotique avec la technologie, mais cette symbiose doit être consciemment cultivée plutôt que subie passivement.

Les interfaces cerveau-machine, déjà utilisées dans certains contextes thérapeutiques, illustrent ce potentiel symbiotique. Néanmoins, je reste vigilant quant aux dérives potentielles, particulièrement dans un contexte où la logique marchande domine le développement technologique.

L’enjeu éducatif: former les cerveaux numériques

L’éducation représente un enjeu crucial. Comment préparer les jeunes cerveaux à naviguer consciemment dans l’écosystème numérique? Cette question dépasse largement le simple apprentissage technique pour toucher à la formation même de l’esprit.

Les expérimentations pédagogiques scandinaves, notamment en Finlande où les écrans sont utilisés de façon ciblée et réfléchie plutôt que systématique, offrent des pistes prometteuses. Le modèle finlandais privilégie l’acquisition des compétences cognitives fondamentales (attention soutenue, mémoire de travail, raisonnement) avant l’introduction intensive des outils numériques.

En tant que psychologue de gauche, je défends une vision de l’éducation numérique qui priorise l’émancipation cognitive plutôt que l’adaptation aux demandes du marché du travail. L’objectif doit être de former des citoyens capables d’utiliser les technologies comme outils d’émancipation plutôt que comme sources de dépendance.

Pour une éthique de la neuroplasticité numérique

Face aux puissantes forces économiques qui façonnent notre environnement numérique, une éthique de la neuroplasticité internet devient nécessaire. Cette éthique reposerait sur plusieurs principes:

  1. La souveraineté cognitive: droit à contrôler les stimulations qui sculptent notre cerveau.
  2. La transparence algorithmique: compréhension des mécanismes qui captent notre attention.
  3. La diversité cognitive: préservation de modes de pensée variés face à l’homogénéisation numérique.
  4. La justice neuroplastique: accès équitable aux environnements numériques bénéfiques.

Ces principes ne relèvent pas uniquement de la responsabilité individuelle – ils appellent une régulation politique et économique. La neuroplasticité internet est trop importante pour être abandonnée aux seules logiques marchandes.

Conclusion: Vers une neuroplasticité consciente

La neuroplasticité internet n’est ni une panacée ni une malédiction – elle représente une reconfiguration profonde de notre rapport au monde, médiée par nos circuits neuronaux. Les transformations que nous avons explorées – attentionnelles, mnésiques, socio-émotionnelles – témoignent de l’extraordinaire adaptabilité de notre cerveau.

Nous nous trouvons à un moment charnière où cette plasticité peut être orientée vers l’augmentation ou la diminution de nos capacités humaines fondamentales. L’enjeu n’est pas de rejeter la technologie, mais d’établir une relation consciente et émancipatrice avec elle – une relation qui honore notre complexité neurobiologique tout en exploitant les potentialités des outils numériques.

Comme psychologue engagé, je plaide pour une appropriation collective de ces enjeux. La manière dont Internet reconfigure nos cerveaux n’est pas une question technique, mais politique et éthique. Elle concerne notre autonomie cognitive, notre bien-être psychologique et ultimement, notre liberté en tant qu’êtres pensants.

Que ferez-vous, dès aujourd’hui, pour orienter consciemment votre neuroplasticité internet? Comment pouvons-nous, collectivement, créer un environnement numérique qui augmente plutôt qu’il ne diminue notre humanité? Ces questions ne concernent pas un futur hypothétique – elles se posent dans chacune de nos interactions numériques quotidiennes.

À nous d’y répondre, non seulement par la réflexion, mais par l’action concrète.

FAQ

Q: La neuroplasticité liée à Internet affecte-t-elle différemment les enfants et les adultes? R: Oui, l’impact est généralement plus prononcé chez les enfants et adolescents dont le cerveau est encore en développement. Leurs circuits neuronaux, particulièrement dans le cortex préfrontal, sont plus malléables et donc plus susceptibles d’être profondément reconfigurés par les expériences numériques intensives.

Q: Existe-t-il une « dose » optimale d’utilisation d’Internet pour bénéficier de ses avantages sans subir ses inconvénients? R: Plutôt qu’une durée précise, les recherches suggèrent qu’il s’agit davantage de la qualité et de l’intentionnalité de l’usage. Un usage actif et créatif semble plus bénéfique qu’un usage passif et consommateur, quelle que soit la durée.

Q: Les effets de la neuroplasticité internet sont-ils réversibles? R: Oui, grâce à la neuroplasticité elle-même. Des études montrent qu’après des périodes de « détox numérique » structurées, on observe une normalisation progressive de l’activité cérébrale dans les régions affectées par l’usage intensif d’Internet.

Hippocampe mémoire externalisée
Hippocampe mémoire externalisée. Image: LinkedIn

Références bibliographiques

  1. Small, G., & Vorgan, G. (2008). iBrain: Surviving the Technological Alteration of the Modern Mind. William Morrow. https://www.harpercollins.com/products/ibrain-gary-smallgigi-vorgan
  2. Carr, N. (2011). Internet rend-il bête? Réapprendre à lire et à penser dans un monde fragmenté. Robert Laffont. https://www.robert-laffont.fr/livre/internet-rend-il-bete
  3. Sparrow, B., Liu, J., & Wegner, D. M. (2011). Google effects on memory: Cognitive consequences of having information at our fingertips. Science, 333(6043), 776-778. https://science.sciencemag.org/content/333/6043/776
  4. Greenfield, P. M. (2014). Mind and Media: The Effects of Television, Video Games, and Computers (Classic Edition). Psychology Press.
  5. Le Van Quyen, M. (2019). Cerveau et silence: Les clés de la créativité et de la sérénité. Flammarion. https://editions.flammarion.com/cerveau-et-silence/9782081471733
  6. Nahai, N. (2017). Webs of Influence: The Psychology of Online Persuasion (2nd Edition). Pearson. https://www.pearson.com/en-us/subject-catalog/p/webs-of-influence-the-psychology-of-online-persuasion/P200000009346
  7. OECD. (2023). PISA 2022 Results: What Students Know and Can Do. OECD Publishing. https://www.oecd.org/publications/pisa-2022-results-volume-i-354822fa-en.htm
  8. Hayles, N. K. (2012). How We Think: Digital Media and Contemporary Technogenesis. University of Chicago Press. https://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/H/bo13707946.html
  9. Castells, M. (2001). The Internet Galaxy: Reflections on the Internet, Business, and Society. Oxford University Press. https://global.oup.com/academic/product/the-internet-galaxy-9780199255771
  10. Firth, J., Torous, J., Stubbs, B., Firth, J. A., Steiner, G. Z., Smith, L., Alvarez-Jimenez, M., Gleeson, J., Vancampfort, D., Armitage, C. J., & Sarris, J. (2019). The « online brain »: how the Internet may be changing our cognition. World Psychiatry, 18(2), 119–129. https://doi.org/10.1002/wps.20617
  11. Moisala, M., Salmela, V., Hietajärvi, L., Salo, E., Carlson, S., Salonen, O., Lonka, K., Hakkarainen, K., Salmela-Aro, K., & Alho, K. (2016). Media multitasking is associated with distractibility and increased prefrontal activity in adolescents and young adults. NeuroImage, 134, 113-121. https://doi.org/10.1016/j.neuroimage.2016.04.011
  12. Baumgartner, S. E., van der Schuur, W. A., Lemmens, J. S., & te Poel, F. (2018). The Relationship Between Media Multitasking and Attention Problems in Adolescents: Results of Two Longitudinal Studies. Human Communication Research, 44(1), 3-30. https://doi.org/10.1093/hcr/hqx028

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut